Bonus

Le Migrage économique

(ou participation à un concours de nouvelles autour du personnage du pouple)

Après avoir enfilé sa robe devant Gabriel, avec des mimiques à faire se défroquer un moine, elle se précipita vers l’escalier.

-Prem’s au déj. Lui dit-elle dans l’entrebâillement de la porte.

Puis elle hurla !

Gabriel jaillit dans le couloir de l’hôtel. Seuls, tous les deux à l’étage, Chéryl tendit sa main manucurée vers la chambre d’à côté.

Un homme noir était allongé de tout son long. Son manque de dynamisme n’avait rien à voir avec une quelconque mollesse. Il était mort roué de coups.

Pendant que Chéryl sautait les escaliers quatre à quatre pour réveiller le réceptionniste, il ne put s’empêcher de fouiller le cadavre en prenant soin de ne pas perturber la scène pour la scientifique. Sans identité, la peau du bout des doigts limée, un migrant. Réfugié ou travailleur, cet homme avait été un sans-papier. Les mains abimées, il était devenu récemment un manuel. Pas de passé, plus d’avenir, c’était maintenant un sans-vie dans un hôtel improbable. Rien ne le reliait plus au monde, si ce n’est un téléphone bon marché, un prépayé coincé entre le matelas et le lit. Un seul numéro. Un 06.

Avant l’arrivée de la gendarmerie, Gabriel avait pris soin de remettre Chéryl au train pour avoir les coudées franches. Elle lui avait fait la gueule mais avait fini par l’embrasser sur le quai. Les permanentes et les brushings se faisaient rares. Le salon ne marchait guère ces derniers mois. Ce n’était pas le moment de quitter les cuvettes basculantes de lavage.

Attendu par les dignes représentants de la brigade de proximité de gendarmerie nationale Gabriel, fit sa déposition en bonne et due forme à un sous-officier aussi haut que large, fleurant bon la mirabelle. Ce dernier nota avec toute la minutie dont il était capable le témoignage sur un petit carnet à spirale avec un bon vieux stylo qui semblait lui donner maille à partir. Après un âpre combat avec les cursives, le factotum de la maréchaussée finit par conclure :

– Ce n’est pas le premier qu’on a dans le coin. Depuis trois mois, ils passent tous par-là. Mais bon ça tout le monde le sait dans la région. La gendarmerie a l’habitude avec ses oiseaux là. Celui-là il est mort dans son lit. Et croyez-moi, ce n’est pas donné à tout le monde.

– Ouais, vous le croyez vraiment ? Demanda Gabriel. Il semble avoir succombé légèrement à ses blessures.

– Oui le corps a ses limites et notre brigade a les siennes. Vous en faites pas. On remonte cela à la BDRIJ. Soyez tranquille, on prend l’affaire en main.

Gabriel ne dit pas un mot du portable avec lequel il jouait dans sa poche. Celui qui allait morfler était à n’en pas douter le gérant de l’hôtel qui avait laissé s’introduire un clandestin sur le territoire des environs de Saint Die les Vosges. Après tout il aurait dû être vigilant.

Gabriel s’installa sur le tabouret du bar de l’hôtel en attendant que la maréchaussée libère son étage pour aller chercher son sac. Il allait avaler sa seconde bière insipide soutirée à partir d’une tireuse à bière dépassée par les événements quand un téléphone sonna. Pas le sien. Celui de l’autre. Décidément, dans ce bled, rien n’allait.

– Cissé ?

– Non, si c’est Cissé que vous voulez, citrop tard.

– Pardon ?

– Cissé en avait assié. Il a eu un coup de barre. Il en est mort.

L’autre raccrocha. Ce qui eut le don d’énerver Gabriel pour qui la matinée avait déjà été gâchée. Seule chose à faire pour remonter la filière et donc le passeur, trouver le camp. Un bar, une opportunité. La première copine de bar après avoir éclusée deux Chablis était devenue dithyrambique. Elle se proposa même de lui dessiner un plan, qui au troisième verre s’avéra illisible.

Le camp était à l’extérieur de la petite ville de province, coincé entre la forêt et la nationale. Là, on ne remarquait même plus les réfugiés. La vie s’organisait sous le regard des rares passants. Sur le papier on y recensait les personnes, puis leur proposait un hébergement d’un mois. Dans les faits, des rares associations traversaient le no man’s land pour y distribuer de la nourriture, de l’eau et des vêtements. Des petits commerces dépassaient des bâches en plastique où des hommes, peu de femmes et d’enfants, se protégeaient de la pluie. Des stands de street-foods bon marché et même un lieu de culte s’étaient organisés. La puissance du capitalisme de la débrouille et de l’économie plus ou moins souterraine. Suivant leurs origines, syriens, irakiens, kurdes, les migrants hissaient des mini-quartiers se regroupant entre eux, se méfiant des autres. Chaque ethnie semblait avoir sa fonction et tout ce petit monde jouait son rôle à ses heures perdues. L’essentiel était de quitter le plus rapidement ce lieu. Qu’il soit question de destinée ou de chance tous priaient leur bonne étoile pour à défaut de faire fortune, arriver à vivre le lendemain. Les quelques africains étaient parqués dans le fond, Là-bas, érythréens et maliens ne profitaient même plus de la compassion des autochtones.

Gabriel traina sa carcasse parmi des débris qui jonchaient le sol, les pieds dans la boue évitant les planches de bois et les résidus de récup. Tant pis pour les moches-cassins que Chéryl lui avait offerts. En même temps, il n’était pas fan des pompons. Un truc de vieux des années quatre-vingts.

A l’instar de certains marchands du culte en défaut de déontologie, il entreprit de démarcher les abris à la recherche de quelques infos. Malgré sa dégaine, Gabriel avait du mal à faire oublier sa condition d’occidental dans un milieu de ce triste bordel ambiant. En un mot, chacun restait terré dans son trou. On ne parle pas à un blanc qui peut être de la police. Au bout d’une heure, l’eau avait gorgée ses chaussettes, chacun de ses pas émettait un « chlack » trempé et Gabriel commençait à en avoir marre de l’accueil vosgien. Alors qu’il allait rebrousser chemin, un doigt lui fit signe de passer sous une tente. L’air fleurait bon l’humidité, la sueur et la nourriture épicée. La lumière avait du mal à transpercer ce nid où un matelas côtoyait quelques sacs en Polyéthylène transparent remplis des résidus d’une vie. Dans un mélange de tigrigna, d’italien et d’anglais, une fusion énigmatique de mots, une femme aussi hors d’âge que voilée tenta de lui parler. Après cinq minutes passées à débroussailler l’impénétrable langage, Gabriel eu la conviction qu’un homme semblable à son voisin de chambre avait dormi dans la tente d’à côté durant une dizaine de jours, avant de trouver un petit boulot peu de temps auparavant. Pas la panacée, mais comme certains hommes en bonne santé, il grimpait, avant la levée du jour dans un camion à l’arrière du camp. Il n’était pas devenu riche, mais les rares billets lui avaient permis de quitter le camp. Des paroles résonnèrent à l’extérieur de la tanière. Les yeux de la femme se voilèrent d’inquiétude et elle fit signe à Gabriel de sortir. Ce qu’il fit pour reprendre le chemin de l’hôtel.

Sur la route nationale, Gabriel méditait les mains dans les poches. Une Audi frôla son flanc gauche. Deux hommes descendirent tandis qu’un autre, laissait tourner le moteur. Un costaud au crane carré dont le sweat vert avait du mal à retenir les muscles, les cheveux en brosse et un petit noir tout sec avec une parka rouge. United Colours. Gabriel n’eut pas le loisir d’ouvrir la bouche, un immense poing pénétra dans son estomac, ce qui eut pour effet de lui couper la respiration, mais aussi tout contact avec le sol. Avant même qu’il ne le retoucha, un second poing s’abattit sur sa figure avec comme corollaire, un fracas sourd sous sa pommette et une explosion d’étoiles dans ses yeux. Gabriel se retrouva au sol, le torse bloqué par la botte du crane carré sans pouvoir bouger, tandis que la parka, lui faisait les poches.

-Curiosité, vilain défaut être. Pas bon pour santé toi, continuer à mettre ton nez dedans nos affaires. Dit-l’homme avec un fort accent slave.

Sur quoi, il remonta dans la voiture qui repartit aussi sec. Si la grammaire et la syntaxe n’étaient pas le fort de Crane carré, la rapidité de la parole alliée à sa force de frappe convaincu presque Gabriel. Cette même pensée eu le don de l’énerver. Il redoubla d’ardeur pour rejoindre son hôtel où un comité d’accueil l’attendait sagement planté dans un fauteuil club devant sa réception déserte.

-Mr Letourneur, il faut être plus prudent. Lui-dit l’hôtelier à la mine renfrognée.

Il portait le contrecoup de son épisode mortuaire matinal, et à n’en pas douter, devait ruminer les conséquences de son comportement. On ne le reprendrait plus à louer une chambre deux fois le tarif à un sans papier.

– Un bon samaritain nous vient de nous apporter cela en lui montrant son portefeuille. Il a été vidé de ses papiers et de son liquide. Heureusement qu’il y avait votre carte de sécurité sociale. Sans quoi, on n’aurait jamais pu savoir à qui il était.

Gabriel le remercia du bout des dents. La douleur était encore présente, l’envie de vomir aussi.

– Vous avez vu qui vous l’a déposé ?

-Oui, un grand type baraqué et pas aimable. Vot’visage ? Z’avez eu un problème.

– Oui une traversée de chemin de fer. Vous l’avez déjà vu le gars ?

-Non mais ça m’étonnerait pas qu’il fréquente le café de la Mairie. Le patron est un mariolle. Y’a toute sorte de gens pas net dans son établissement. Au fait, vous allez payer votre chambre comment ?

– Perdez pas le nord, vous ! On verra ça en temps voulu. Je ne suis pas encore parti.

Sur quoi, Gabriel grimpa laver ses plaies avant de sortir prendre un demi au café de la Mairie.

Roulé en boule en bout de comptoir, Gabriel trempait ses lèvres dans un verre à la netteté douteuse mais qui avait la bonne idée de contenir une dose convenable de la Bête des Vosges. Le patron, lui avait vanté les mérites de La Madelon. Une brasserie avec un nom pareil, ça ne s’invente pas. Et puisque dans le téton tout est bon, Gabriel avait franchi le pas. Quoi de plus naturel quand on nage en pleine malveillance que de rendre un hommage appuyé à une mystérieuse créature local. Entre deux gorgées suaves, Gabriel laissait ses oreilles glaner des bouts de phrases tout en fixant la porte d’entrée et par-delà le trottoir, la moindre ombre de l’Audi. Les clients étaient rares. Des habitués cloués à leurs places et pompant leurs breuvages.

-Vous n’avez pas un client avec une Audi ? Demanda t’il au patron.

-Z’ètes bien curieux monsieur. Deux réponses. Enchaina-t-il d’un air rogue. Un, je ne vous connais pas. Deux, vous êtes là pour boire un coup ou pour embêter mes clients ?

L’homme était donc client…Gabriel se tut. Il reprit une seconde, puis une troisième bière. Après quoi, il sortit et chercha un coin tranquille d’où il pourrait observer les allers-venues. L’entrée d’un square fit l’affaire. Il se laissa tomber sur un banc et releva son col. Les minutes tombèrent, comme la fraicheur. Il attendit en pesant à la nuit passée avec Chéryl. Il faudra qu’il lui parle. De telles galipettes l’avaient mis sur le carreau.

L’Audi arriva glissant sans un bruit sur la chaussée pour se poser contre le trottoir. Crane carré en sorti accompagné d’un autre homme. Sans doute le précédent conducteur. Ils entrèrent dans le bar, laissant Parka rouge au volant, le moteur tournant. Gabriel se faufila dans ce qu’il estimait être l’angle mort des rétroviseurs. Il ouvrit la porte du conducteur et lui colla une droite à s’en démonter le métacarpe contre l’oreille. La vision de Parka rouge en fut troublée. Il perdit connaissance. Il allait être bon pour un mal de tête. Gabriel le poussa et fila avant que les deux autres brutes ne ressortissent du café.

Gabriel roula et trouva de quoi stationner à l’abri des regards derrière une petite usine aussi locale que désaffectée. Il traina Parka rouge à l’extérieur. Après quelques baffes, l’autre reprit connaissance et fut victime d’une « drop-attack ». Les fesses calées entre un mur et les mocassins de Gabriel, il devient très prolixe. Durant une demi-heure, il étala sa verve. Tout ça était parti d’un travail d’élagueur en foret. Le patron avait découvert les avantages qu’apportait un personnel non qualifié certes, mais courageux après les tempêtes de 99. D’abord avec des costauds venus de l’Est, puis ensuite avec tout ce qu’y passait dans le coin. Un vivier sans cesse renouvelé, une main d’œuvre très bon marché. Les anciens servaient de rabatteurs, voire de kapo. Les autres de bras. Mais Cissé n’était pas un manuel. Il avait fuit pays origine avec une formation d’ingénieur. Il avait eu le tort de s’interposer alors que le patron ne voulait pas payer un jeune au tarif promis. Une bagarre s’en était suivie. Crane carré avait fait un exemple pour tous. Gabriel connaissait la fin.

Parka rouge les pilota vers la foret où les migrants s’échinaient. La route se changea en chemin de terre. Après une dizaine de virages, les bois les entouraient et une camionnette aux couleurs de la scierie leur faisait face. Crane rasé au volant. Visiblement mécontent.

-Fallait pas mettre ton nez dans nos affaires. Lui dit d’un air narquois Parka rouge.

Gabriel ne prit pas le soin de répondre. Il appuya sur l’accélérateur sous les yeux terrifiés de son passager qui tentait tant bien que mal de s’accrocher. La terre jaillit des ailes de l’Audi. Crane rasé qui avait dû revenir dare-dare vers son employeur, tenta un coup d’esbroufe. Il démarra la camionnette pour tenter de jouer au costaud. Mais quelques secondes plus tard ce fut lui qui traversa le pare-brise pour venir atterrir dans Parka rouge. Gabriel était sonné mais ravi de s’être souvenu des articles de presse concernant les airbags salvateurs de ce modèle. Les magazines dans les salons de coiffure, ça avait du bon.

Il ne restait plus à la gendarmerie, que de savoir additionner 1+1 et remonter la filière. Gabriel avait semé des petits grains. Il orienta tout de même un poil l’homme en bleu au parfum de mirabelles avant de partir. Chéryl allait être surprise de le voir rentré ce soir.

Le chesnay sept 2015