Un petit plus suite à la chronique sur Carole Matthieu

A heure quasi fixe, chaque jour elle enfile sa petite pilule blanche. Un petit verre d’eau fraiche dans un verre transparent. Une fin de soirée pour faire passer le tout. A l’abri des regards de ceux qui lui sont chers. Honteuse d’être soumise à cette douce routine avalée sans y prendre garde comme l’on attache sa ceinture de sécurité. Oh rien de bien méchant. Quelques mini grammes quotidiens de benzodiazépine. Juste un petit cachet éjecté de son emballage. Une mixtion qui attaque son système nerveux central. Un truc absorbé via son tube digestif et rapidement métabolisé.

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Ce traitement, elle aurait dû l’arrêter aussi rapidement que possible. En général, au bout de 12 semaines, en comprenant la période de réduction de la posologie, à travers une lente et progressive réduction des doses. Elle aurait dû. Cela fait 5 ans qu’elle en prend. 1825 fois qu’elle ingère ce truc. Avec le recul, elle se demande comment peut-elle se faire subir cela ? Non qu’elle l’aime et le chérit, mais ces propriétés anxiolytiques lui permettent de tenir bon. De se lever chaque matin et de retourner au bureau. Comme une écharpe, un cocon chimique bien faisant, un pull bien chaud, tranquillisant en lieu et place d’une camisole. Elle a oublié le risque de préparer un terrain favorable à la maladie d’Alzheimer. On ne pense passe à cela. Elle n’a qu’un objectif tenir bon. Encore tenir.

Bien sûr, elle a tenté de se sevrer. Seule. Fardée de sa volonté. Elle se bat comme elle peut. Bien sûr, elle a essayé de s’en débarrasser. Mais à chaque essai, le mur lui revenu dessus. Ce truc l’a enveloppé. Conditionnée par une pharmacopée, mentalement stabilisée, elle s’est retrouvée pendue à ce complément. Elle sait son avenir scellé. Elle a est fait face à ce fichu phénomène lié à une dépendance. Aussi dur que la clope. A chaque fois, au bout de quelques jours le phénomène de sevrage s’est fait sentir. Sensation de fourmillement dans la tête, comme des petits chocs électrique entre ses synapses. De légers étourdissements à chaque lever. Elle a taché de résister, passé un jour avec ou plutôt sans. Puis deux. Enfin trois. Mais les chocs s’accélérant, le plaisir du confort l’ont invariablement repoussé vers sa petite pilule blanche. Et, comme ce soir, elle se retrouve encore face à son évier. Les pieds nus pour mieux sentir le froid du carrelage. Un lien avec la terre pour se sentir vivante. Les yeux oscillant entre la vue de la fenêtre de la cuisine et ce cachet dans la paume de sa main. La nuit, personne ne fait attention à elle. Elle retourne ce gramme blanc, joue avec de l’index de sa main gauche. Un simple rectangle blanc. Léger. Elle sait qu’une fois avalée, la pilule fera disparaitre cette désagréable sensation physique. Mais à quel prix. Celui d’être une camée en manque avec sa maudite dépendance physique et psychique et ce foutu phénomène de rebond à l’intensité augmentée. L’insomnie lui ouvre grand ses bras maigres et l’anxiété lui montre ses dents gâtées.

Elle a pourtant lu avec application la liste des effets secondaires les plus fréquents de son addiction. Cette longue litanie imprimée en caractère que sa vue ne permet plus de lire. La somnolence et les grosses pertes de mémoire. C’est vrai. Elle a tendance à l’endormissement, si elle n’y prend pas garde. Oh pas longtemps. Juste l’appel d’une rapide sieste. Mais surtout, elle s’aperçoit qu’il lui faut réfléchir plus longtemps pour se souvenir. Là où elle savait se souvenir d’un visage et d’une situation, où elle pouvait instantanément associer un nom à un souvenir, elle a commencé à avoir des trous. De longs blancs tortueux où chercher, recréer les liens entre les situations et les gens est un mal nécessaire. Elle a trop souvent mis cela sur le compte du temps. Mais au fond d’elle, elle se doute que ce traitement n’est pas innocent à son attitude. Avec ce médicament, elle devrait faire attention à sa conduite. Pourtant, elle n’a guère le choix. Elle a encore a déménagé de lieu de travail. Parcourir ce trajet quotidiennement est devenu un cauchemar et un gouffre où le temps se déverse chaque jour. Plus de 22 jours non stop passés chaque année juste en temps de trajet pour aller travailler. 5 ans, 100 jours. Est-ce bien raisonnable ?

Elle approche de la cinquantaine. Physiquement, elle s’est métamorphosée. Son corps a subit une altération. Victime d’une déchéance à petites touches. Le ventre corrompu, le dos ruiné. L’âge par touches viles et discrètes à imposer sa corrosion. Il y a 5 ans, elle a fait un burn-out. 5 ans c’est du  passé. Ordonné. Classé. C’est loin derrière elle.

Pourtant, il ne se passe pas un mois sans qu’elle sente son ombre bien présente. Tapis derrière son cervelet. Prêt à surgir et à s’emparer d’elle à la moindre incartade. Le moindre doute. Rester vigilante au risque de se voir comme une victime potentielle face à une glissade liée à la facilité. Le fameux lâcher prise. Elle travaille dans une entreprise où il y a un certain nombre d’années, les gens semblaient vouloir passer par la fenêtre, à tel point que des gardes aux corps avaient été rehaussés dans certains établissements. La pression professionnelle, l’envie de réussir pour offrir le meilleur à sa famille, la nécessité de s’extraire de l’image qu’elle se faisait d’elle, de sa condition familiale. Tout cela réuni, elle a commencé produire une certaine tension. Après un pauvre élément déclencheur a été le révélateur. Juste une excuse, dans laquelle le trop plein s’est déversé.

Son histoire lui est propre. Toutefois, quand elle regarde autour d’elle, elle continue à voir certains de ses collègues, de ses amis ou de ses connaissances, dans d’autres entreprises ou secteurs d’activités, qui semblent souffrir des mêmes maux. Majoritairement des quarantenaires. Comme tant d’autres, elle a eu la sensation d’avoir beaucoup donné, en temps, en énergie et parfois en sacrifice. Bien sûr, parfois l’entreprise le lui a rendu. Grâce à cela, elle a atteint un certain confort et elle se bat au quotidien pour que sa famille puisse continuer à en bénéficier. Il y a la une sorte de lâcheté dans tout cela. Autour d’elle, les gens commencent à disparaitre. Aussi logique soit cette épreuve, elle a compris que rien ne la préparerait jamais à cette expérience. La brimade ultime. Ne plus pouvoir entendre la voix de ceux qui lui étaient chers. L’affliction suprême. La solitude. Vers qui s’ouvrir ? Elle se sait devoir être forte. Définitivement adulte, elle se doit de tenir debout. Elle doit résister à ses peines. Lutter, seule contre sa souffrance. La masquer. Elle doit s’en détacher et offrir un visage avenant. S’auto-soutenir. Ne pas flancher. Car rompre c’est disparaitre. C’est s’éclipser dans un monde violent. Elle ne veut pas se faire dissoudre. Il y a tant de choses à découvrir. A créer. Derrière la fenêtre de la cuisine, la nuit brille. Diaphane. Les arbres sont battus par le vent. Ils sont à deux doigts de craquer. Mais ils tiennent bon. Elle sait qu’elle a eu le tort de céder dans tous les sens du terme. Au départ physiquement, puis moralement. Elle est tombée comme une pierre. Elle a craqué. Perdue tout repère. Ne sachant plus faire la distinction entre le nécessaire, l’obligatoire et l’éphémère. Elle en a voulu à tout le monde, ses proches, les autres. Ceux qui n’avaient pas su croire en elle. Ceux qui avaient rompu sa confiance. A personne. Et surtout à elle-même. Pour s’être soumise, pour avoir renoncée à ses rêves, elle a capitulé.

Alors elle s’est fait « aider ». La tournure politiquement correcte pour ne pas dire le mot analyse. Pour ne pas avouer que l’on passe des heures chez un psy grassement payé pour y vider son sac. Elle a fait le point des heures durant assise dans un fauteuil en velours, chaud et confortable. D’abord sur une partie d’elle qu’elle avait occultée. Dans l’intimité d’un cabinet discret, sous l’écoute patiente d’une femme. Cela lui a pris du temps. Elle y est allée par petites touches. S’ouvrant par quelques mots. Des touches de généralités. Puis, en confiance, un mot en entrainant un autre, elle s’est ouverte. Des pans de soi se sont dévoilés. Elle s’est sentie mal. L’injustice d’un bonheur fade prenait corps au fil des séances. Mais, petit à petit, jour après jour, elle a repris pied. Éloignant d’elle les parties toxiques, ses effluves et ses doutes. Elle s’est focalisée sur l’essentiel. Elle s’est battue contre son propre mental. La reconstruction prend du temps. Elle demande une certaine souffrance. Jour après jour, semaine après semaine, elle a su affronter ses maux. Y faire face. Les défier un à un. Envisager l’avenir nécessite de faire le point sur le passé. Savoir résister. Ne pas s’abandonner à la molle paresse du quotidien. Il lui a fallu passer ce moment de déchirure pour à nouveau se construire. Sans fondation, il n’est nulle structure qui puisse tenir debout sur la durée. Par moment, seule dans sa cuisine, elle se questionne. Doit-elle à nouveau parler, s’ouvrir ? Le doute est comme le ver dans le fruit. Il se complet dans la banalité. Elle sait que lorsqu’on se pose une telle question, il est clair qu’une partie de la réponse saute aux yeux.

Certes, elle n’a pas eu le courage de changer d’univers. Mais ses rêves sont toujours là. Pas forcément intacts. Leurs contours dessinent la silhouette d’une espérance. Ses envies se présentent avec une régularité de métronome. Tout comme, inlassablement ce fichu confort. Elle a le sentiment d’être à deux doigts de prendre enfin cette décision trop longtemps repoussée. La décision. Celle qui l’entrainera vers un présent fait de logique et surtout de plénitude. Pas forcément de facilité. Mais en tout cas où elle serait elle. Pleinement en accord avec elle. Mais elle traine toujours ce léger doute. Cet once d’abattement. Est-ce bien fini ? Elle le sent toujours, tapi dans l’ombre. Cette facilité à plonger corps et âme dans la prostration, toujours à deux doigts de l’euphorie. Signe qu’elle porte toujours au fond d’elle, des relents de dépression. Cette sensation de manque d’énergie qui surgit inopinément.

Alors oui, ce petit comprimé blanc l’a aidé à lâcher prise. Pourtant, elle le hait à chaque fois qu’elle l’avale. Si le  burn-out est définitivement biffé, les vagues de ce mal être continuent à venir lécher la grève de son inconscient. Par moment, elle se sent coupée de tout. Elle traine un léger blues. Il lui faut l’accepter. L’ingérer et faire en sorte de le digérer pour en devenir maitre. Alors seulement, elle sait qu’elle pourra sans craindre, recommencer à s’épanouir, faire fi de sa nervosité et oublier cette irritabilité qu’elle fait supporter à ses proches. Le gober c’est devenir plus forte. Une béquille chimique pour retrouver son aptitude à affronter son monde.

Alors oui, quand elle tourne les pages des Visages écrasés ou qu’elle gobe son adaptation, Carole Matthieu, elle entre dans une résonance particulière. Il ne s’agit nullement de masochisme. Au-delà des mots, les maux, toujours tapis, à fleur de nerf, semblent n’attendre qu’une nouvelle occasion pour frémir. Elle n’est ni écrasée par une quelconque souffrance, ni victime d’humiliation ou de harcèlement. Elle se sait juste usée par un monde dans lequel se trouver, s’épanouir devient chaque jour plus délicat. Alors oui, le besoin de changer d’univers se fait plus fort. Ce soir, à l’orée de cette nouvelle nuit, elle passe la main dans ses cheveux. La lumière drue de sa cuisine lui offre la solitude de son ombre. Une raie blanche qui vient s’abattre contre la vitre. Elle est seule en compagnie de son reflet. Des idées lourdes commencent à fuser sous son crâne. Sa main ne tremble pas quand elle jette son comprimée dans sa gorge. Elle porte son verre à ses lèvres. Une gorgée fraiche l’accompagne aux tréfonds de son estomac. Elle sent l’eau la parcourir, emmenant avec elle, ses doutes pour les dissoudre. Le grand nettoyage nocturne. Elle passe son index sur l’ourlet de sa lèvre supérieure pour y effacer une goutte qui se refuse à la quitter. Le silence gronde chez elle. Tout le monde semble sage et emporté par un sommeil peuplé de rêves doux. Il est temps qu’elle ferme les yeux. Demain sera un nouveau jour plein de possibilités. Il lui faut juste affronter cette nuit. Le couloir est silence. Elle ferme les yeux et le parcourt de mémoire. Elle se concentre sur ses sensations. Elle a à nouveau la pleine maitrise d’elle-même. Elle va pouvoir braver cette nuit en méprisant ses doutes et ses souvenirs. Demain, elle sera à nouveau prête à combattre. Alors, elle s’accorde à une moindre résistance. Allongée auprès de celui qui l’accompagne depuis tant d’années, elle cale sa respiration au rythme de son aimé et le rejoint dans son rêve.

 

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